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jeudi 24 mai 2012

Pourquoi nous devons nous réapproprier la communication scientifique


En 2006, des chercheurs de l’ULB et de l’Université de Toulouse ont formulé des recommandations à la Direction Générale Recherche de la Commission Européenne. Le rapport confirmait les nombreuses critiques de la part des bibliothèques universitaires américaines et européennes, sur les prix de plus en plus élevés et les conditions de moins en moins souples que les éditeurs scientifiques exigent pour les abonnements à des bouquets électroniques de revues scientifiques. [Avant l’apparition du numérique, les bibliothèques pouvaient choisir les revues auxquelles elles s’abonnaient en fonction des besoins des chercheurs. Le numérique a changé cette pratique et les éditeurs proposent aux bibliothèques des abonnements à des « bouquets » constitués par des ensembles de revues. Chez les grands éditeurs, c’est devenu la seule option financièrement possible pour les bibliothèques, l’achat au titre par titre étant devenu impayable]. 
Un article publié par une partie des auteurs du rapport montrait que plus les revues d’un domaine étaient concentrées aux mains d’un petit nombre d’éditeurs, plus les prix étaient élevés, un résultat standard lié à l’absence de concurrence. Il en va ainsi des mathématiques, de la chimie appliquée, de la chimie physique, de la biochimie, de l’économie, tous domaines dans lesquels les grands groupes de l’édition scientifique, comme Elsevier, Taylor & Francis, Springer, Wiley-Blackwell se partagent intelligemment le marché et s’arrogent chacun une position dominante dans un ou plusieurs domaines.

Ce rapport (comme d’autres) a été très bien accueilli par la communauté scientifique, mais n’a malheureusement pas changé grand-chose. Les éditeurs « commerciaux » de revues restent inflexibles tant au niveau des prix que des conditions. Et la DG Concurrence de la Commission Européenne n’a pas jugé utile d’intervenir.

Les recommandations essentielles qui étaient faites dans le rapport portaient (a) sur la garantie d’accès public aux résultats de la recherche financée par des fonds publics, peu après leur publication, par archivage de ces articles dans un dépôt institutionnel en open access ou libre accès; et (b) sur la promotion du développement de l’édition électronique en open access, qui prône un accès gratuit aux publications scientifiques, les coûts d’édition étant supportés par ailleurs. [Il existe différents modèles économiques reposant par exemple, sur la publicité, les subsides, la vente des revues imprimées, le paiement par l’auteur (ou son institution) des frais de publication de l’article, etc…. Voir : OA journal business models

L’archivage en libre accès n’a guère fait baisser les coûts d’abonnement aux revues mais il permet d’ouvrir l’accès aux résultats de la recherche, au bénéfice de toute la communauté scientifique et de la société elle-même - mais il faut rester vigilant au statut des textes disponibles, qui n’ont pas toujours été vérifiés par d’autres scientifiques, contrairement à ce qui paraît dans les revues. De plus en plus d’organismes de financement de la recherche définissent des politiques en faveur du libre accès aux publications de leurs chercheurs [par exemple NIH, EU FP7, Deutsche Forschungsgemeinschaft (DFG) …voir une liste complète] mais ces initiatives sont confrontées aux restrictions imposées par les éditeurs, qui s’arrogent les droits d’auteur. 

La publication de revues en open access se développe [plus de 7600 revues scientifiques répertoriées dans www.doaj.org], et des plateformes d’édition électronique en libre accès, y compris de livres, se déploient avec un certain succès. Néanmoins, les éditeurs commerciaux ont tôt fait de surfer sur la vague de l’open access et proposent ce modèle ou des variantes pour certaines de leurs revues. Leurs objectifs n’en restent pas moins commerciaux, et ces entreprises se portent d’ailleurs très bien, même durant la crise à laquelle nous sommes confrontés. [ Les profits s’élèvent de 34 à 42% des recettes pour Springer, Elsevier, et Wiley-Blackwell. Cela équivaut à £768 millions pour Elsevier en 2011. http://svpow.com/2012/01/13/the-obscene-profits-of-commercial-scholarly-publishers/]

Le Congrès américain a récemment fait face au même débat : celui d’une solution équilibrée qui permette à la recherche financée par les fonds fédéraux d’être diffusée librement [Voir Gulf on open access to federally financed research, The New York Times, February 27, 2012], ce qui créé évidemment des conflits entre les éditeurs et les scientifiques. Tout récemment, des chercheurs en mathématiques ont lancé un appel à boycotter Elsevier ; la pétition, relayée par la revue Nature a recueilli, à ce jour, près de 12.000 signatures de chercheurs de toutes disciplines. Elsevier a réagi et a envoyé plusieurs courriers électroniques aux mathématiciens annonçant une (très timide) marche arrière…Bien sûr, en s’attaquant à l’acteur principal, on vise aussi les autres grands groupes de l’édition scientifique. 

Mais les vœux pieux ont rarement fait avancer les choses, encore que le 17 avril 2012 Harvard est sorti du bois en critiquant vertement les éditeurs scientifiques et en faisant des recommandations à leur corps professoral et scientifique qui sont détaillées dans un document disponible sur internet et dont le titre est évocateur des difficultés auxquelles font face toutes les université du monde : « Major periodical subscriptions cannot be sustained ». Ce que Harvard déclare, nous devrions le pouvoir aussi. 

Il est temps que les chercheurs se rendent eux aussi compte du problème. Leur méconnaissance est liée au fait qu’ils n’internalisent pas les coûts supportés par les bibliothèques : les bibliothèques paient ; les chercheurs cherchent et veulent publier dans des revues de prestige car c’est un critère important lors de leur évaluation. C’est ce problème difficile qu’il faut résoudre en rendant congruents les objectifs des bibliothèques et des chercheurs, ainsi que l’accès rapide aux résultats de la recherche et certainement de celle financée par des fonds publics. Ce n’est qu’en faisant pression ensemble que nous finirons par gagner la partie contre les grands éditeurs commerciaux. Il faut se battre contre l’appropriation de la science et de la connaissance par les éditeurs, qui en tirent des bénéfices financiers plantureux. 

Victor Ginsburgh, ECARES, ULB et CORE, UCL
Françoise Vandooren, Archives &Bibliothèques ULB

Article à paraître dans le numéro de juin 2012 d’Esprit Libre, le magazine de l’Université libre de Bruxelles.
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