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mercredi 29 juillet 2009

Pour Amazon, 2+2=5 mais ils en sont désolés...


Imaginez qu'un soir de pleine lune, un individu force votre porte et s'introduise silencieusement chez vous. Il fouille votre bibliothèque, en retire certains volumes et les fourre dans un sac. Avant de partir, il pose sur un coin de la table quelques billets représentant la valeur commerciale des livres pris et s'enfuit silencieusement dans la nuit. Cet individu, c'est votre libraire préféré.

Fiction ? Non réalité depuis la semaine passée grâce à Amazon.

Depuis 2007, Amazon commercialise aux USA un modèle de livrel qui connait un succès important : le Kindle. A priori il a tout pour plaire : confort de lecture, clavier pour prendre des notes, relié en permanence via un réseau 3G gratuit à la boutique Amazon, abonnements presse, prix des livres souvent modéré (9,99$ pour une nouveauté)... Des critiques sur le côté fermé et propriétaire de la machine, sur le peu de formats de livres supportés et sur les dangers de concentration verticale du secteur du livre sont formulées depuis son lancement mais rien ne semblait pouvoir entacher la bonne image du produit. Presque rien à part la bourde incroyable de la semaine dernière...

C'est David Poque, chroniqueur au New York Times, qui a révélé sur son blog qu'Amazon a détruit sciemment des centaines de livres électroniques achetés légalement sur son site à la demande d'éditeurs suite à des problèmes juridiques. Ironie de l'histoire, parmi les titres supprimés, on trouve deux romans de George Orwell : 1984 et la Ferme des animaux.

Ce qui est insupportable, ce n'est pas que les livres soient retirés de la vente, l'éditeur fait ce qu'il veut à ce niveau là mais que l'on aille détruire les copies déjà achetées légalement par les clients. Il semble donc que quand vous achetez un livre dématérialisé, vous n'ayez qu'une espèce de licence d'utilisation qui peut vous être retirée quand l'éditeur le souhaite en échange d'un remboursement. Que vous n'ayez pas fini de lire le livre en question ou que vous n'ayez plus accès aux notes que vous avez prises à son propos n'entre pas en ligne de compte.

Le livre dématérialisé pause depuis toujours des questions sur sa pérénité, mais avec le Kindle, on atteint des sommets dans l'incertitude. L'épisode étant, en plus, en contradiction totale avec les termes du service agreement du Kindle qui ne disent pas que l’entreprise a le droit d’effacer des livres qui ont été achetés et qui stipule qu’Amazon accorde aux clients le droit de conserver une « copie permanente du contenu numérique ». Qu'un opérateur privé puisse lancer quand il le souhaite, pour des raisons justifiées ou non, un autodafé virtuel sur votre bibliothèque électronique personnelle a de quoi glacer le sang. Et cela fait du tort à tout ceux qui essaye de promouvoir la lecture électronique...

Dernières péripéties de l'affaire, des clients lésés et des associations ont décidé de lancer une action en justice contre Amazon et son PDG, Jeffrey Bezos, a déclaré ce weekend que la suppression des livres était "une solution stupide, inconsidérée et surtout totalement à côté de nos principes. C'est effectivement notre faute et nous méritons les critiques que nous avons reçus. Nous allons utiliser ce douloureux épisode pour qu'à l'avenir, nous prenions de meilleures décisions".

Fin de l'histoire ? Non car rien n'empêche techniquement Amazon de récidiver et cela produit une espèce de système de location-vente particulièrement malsain.

Ce fait divers est surtout exemplaire de la folie dans lequel les majors du secteur culturel (informatique, musique, films, jeux-vidéos, livres, publications scientifiques) vivent depuis la dématérialisation. On assomme le client des drms idiotes, de limitation du droit d'usage inacceptables (pourquoi ne peut-on plus prêter à un proche un objet culturel comme on le faisait avec le livre papier ou le cd?). On vend à des prix identiques les objets numériques et les objets "tangibles" en nous prenant pour des imbéciles en essayant de nous faire croire que le prix de revient est le même ou on vend à prix élevés des objets culturels qui existent par ailleurs gratuitement. Non content de limiter les droits de consommateurs sans défendre les intérêts des créateurs, ces majors devenues folles agissent en lobbies pour faire voter des lois (HADOPI,...) qui les protègent dans leurs pratiques détestables. Elles ne sont même pas capables de comprendre qu'en agissant de cette manière, elles se suicident lentement, en donnant des arguments aux tenants du piratage (il faut exactement 15 secondes pour trouver via Google le 1984 d'Orwell en version pirate...).

Heureusement, dans tous les secteurs culturels, des modèles nouveaux voient le jour : Open-Source, Open-Access, plateformes alternatives (Publie-net, GOG, Jamendo,...). Ces modèles, respectueux des créateurs et des consommateurs, nous devons donc les soutenir en les privilégiant systématiquement tant que les majors ne nous respecterons pas. Pour les bibliothèques, l'enjeu est aussi de développer des systèmes de préservation à long terme qui permettront de préserver et de maintenir l'accès à ce patrimoine numérique hors d'atteintes de pratiques douteuses.

Pour plus d'infos :
http://www.slate.com/id/2223214/pagenum/all/#p2
http://www.ecrans.fr/Les-droits-d-auteurs-sont-ils-l,7756.html
http://www.ecrans.fr/Big-Brother-Amazon-la-surprise,7766.html
http://scinfolex.wordpress.com/2009/07/22/le-droit-dauteur-rend-il-fou/
http://pisani.blog.lemonde.fr/2009/07/22/amazon-joue-big-brother-je-men-rejouis/
http://www.actualitte.com/actualite/12053-ebooks-Orwell-supprimer-Amazon-Kindle.htm
http://passouline.blog.lemonde.fr/2009/07/27/mea-culpa-pour-autadafe-virtuel/
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